Attention, scoop : le numérique est omniprésent dans nos vies. Ce constat fera, à n’en pas douter, l’unanimité. L’intérêt d’un tel rappel ne se situe évidemment pas dans l’information qu’il délivre, mais dans les nombreux enjeux qu’il soulève.

Loin de tous les citer, concentrons-nous sur un sujet qui a récemment fait l’actualité : le droit à la déconnexion.

Avec l’explosion du nombre de smartphone, et la convergence des utilisations privées et professionnelles autour d’un même device, la frontière est désormais bien ténue entre ce qui peut et doit être fait au bureau, et ce que qu’il faut laisser de côté dans l’espace privé. Avouons-le : qui n’a jamais été tenté de consulter ses mails pros depuis son salon, passé 20h ? Nous sommes prêts à parier qu’une majorité de nos lecteurs y a non seulement songé, mais l’a surtout déjà fait, un nombre non-négligeable de fois. Bien sûr, il n’y a aucune honte particulière à tirer d’une conscience professionnelle exacerbée ou, mieux encore, d’une passion affirmée pour son activité, conduisant à l’hyper-connectivité permanente. Understatement… Là où le bât blesse, c’est lorsque cette pratique devient courante et/ou subie. Les risques, nous les connaissons : stress, tensions, burnout, dépression et autres réjouissances…

Accompagner les évolutions de notre société

C’est en réponse à cette problématique qu’intervient le volet improprement dénommé “droit à la déconnexion” de la loi travail, qui rentrera vraisemblablement en vigueur début 2017. Concrètement, il est difficile de contraindre les salariés à une stricte séparation des deux univers qui composent leur vie, c’est pourquoi la loi prévoit plus un accompagnement : l’instauration obligatoire d’une charte propre à chaque entreprise de plus de 50 salariés comprenant des “actions de formation et de sensibilisation des salariés à l’usage des outils numériques”. On remarquera le caractère flou et peu contraignant de la formulation. D’autant plus que le droit français encadre déjà les pratiques numériques des professionnels, en annonçant par exemple qu’un collaborateur n’est pas obligé de répondre ou de prendre connaissance de ses messages en dehors de ses heures de travail. Reconnaissons au moins le mérite du projet de loi qui, à défaut d’être réellement coercitif, grave dans le marbre les bons usages. Mais a-t-on vraiment besoin de la loi pour cela ?

L’ensemble des métiers du numérique, ainsi que les cadres, sont naturellement les premiers visés par cette proposition de loi, mais il est possible d’y voir une tentative d’accompagnement des bouleversements du marché de l’emploi avec la massification du télétravail et des emplois indépendants. Avec des risques encore une fois bien connus : où commence et où s’arrête le travail, lorsque la salle à manger devient notre bureau ?

Sur les réseaux sociaux professionnels, la parole du collaborateur engage-t-elle l’entreprise ?

De manière encore plus générale, l’omniprésence du numérique dans nos vies questionne aussi le salarié sur la distinction entre sa parole en tant qu’individu autonome libre et connecté et sa parole en tant que salarié d’une entreprise donnée, en particulier sur les réseaux sociaux. De nombreuses entreprises fournissent d’ailleurs une charte d’utilisation raisonnée des réseaux sociaux à leurs salariés, allant du conseil pratique le plus simple (comment créer un compte Twitter et y suivre son entreprise ?) à une sensibilisation plus complexe (quelle marge de manœuvre expressive vis-à-vis de l’employeur sur les réseaux ?). Un salarié contribue, qu’il le veuille ou non, à la construction de l’image en ligne de son entreprise, même dans son expression la plus personnelle. Mais il s’agit là d’un rappel juridique des obligations du salarié, afin que celui-ci prenne conscience que sa parole professionnelle l’engage. Moins glamour que la dénomination de la Charte évoquée dans la loi.

De la même façon, quelle place pour les réseaux sociaux professionnels comme Linkedin ou Viadeo ? La constitution d’un réseau professionnel demeure un enjeu central d’une carrière individuelle, mais la popularité de l’outil et la nature de son business model actuel l’a aussi transformé progressivement en une plateforme particulièrement utile à l’entreprise dans le développement de son activité. À qui appartient le réseau Linkedin d’un collaborateur lorsque ce dernier quitte l’entreprise qui lui a permis de l’accroitre ? De prime abord, nous serions tentés de répondre que le collaborateur est seul responsable de son réseau, à la manière d’un commercial qui, lorsqu’il change d’entreprise, emporte avec lui son portefeuille client. Mais quid de situations hybrides, comme lorsque l’entreprise utilise ses collaborateurs pour animer éditorialement sa communauté de prospects et clients, à la manière d’Axa par exemple ? À n’en pas douter, ce sont là des problématiques récentes sur lesquelles le législateur devra se pencher rapidement.

Toutes ces questions sont des manifestations des réagencements sociétaux qui ont lieu en ce moment et qui impliquent le futur équilibre de nos vies respectives, n’ayons pas peur des mots. La citoyenneté, au sens large du terme, implique depuis toujours de savoir jongler entre notre personnalité publique et notre personnalité privée. Jusqu’ici, c’est une chose qu’il était possible de gérer plutôt efficacement, notamment grâce à la loi qui nous garantissait un incompressible pré carré intime. Mais aujourd’hui, la tentation est celle d’une implacable continuité entre ce que l’on fait chez soi et ce que l’on fait à l’extérieur, et le travail se situe naturellement en première ligne.

Pourtant, rien ne change fondamentalement. De la même manière que faire des pauses dans une journée de travail permet une productivité accrue, savoir se déconnecter entièrement de son travail le soir ou le week-end demeure un facteur de réussite. Paradoxalement, c’est aussi à sa capacité à savoir arrêter de travailler que l’on juge le professionnel averti. Il devient alors plus pertinent de parler, au delà du simple droit, d’une véritable compétence à la déconnexion.